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Défendre l’approvisionnement alimentaire du Canada, c’est défendre la gestion de l’offre

Le thème de la souveraineté nationale a dominé la politique canadienne – en particulier, comment protéger le Canada contre des États-Unis agressifs et expansionnistes qui prétendent vouloir absorber le Canada en tant que 51e État. Le Premier ministre Mark Carney a remporté les élections fédérales d’avril 2025 en se présentant comme le gardien de la souveraineté canadienne. Lors de la réunion du Forum économique mondial de cette année à Davos, en Suisse, M. Carney a déclaré: « Un pays qui ne peut pas se nourrir, se ravitailler en carburant ou se défendre n’a que peu d’options. Lorsque les règles ne vous protègent plus, vous devez vous protéger vous-même ».

La question de la souveraineté est nécessairement une question agricole. Pour commencer, les discussions sur la souveraineté nationale doivent reconnaître que l’État canadien n’a jamais respecté la souveraineté des nations autochtones et que la colonisation continue de saper les systèmes alimentaires autochtones. L’agriculture canadienne doit mieux respecter les communautés autochtones dans les réserves et hors des réserves. La souveraineté alimentaire autochtone est essentielle pour lutter contre l’impact du colonialisme sur l’insécurité alimentaire autochtone.

En outre, la pandémie de COVID-19 a révélé la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement alimentaire mondialisées. Les menaces de tarifs douaniers de l’administration Trump ont réduit les exportations canadiennes de bœuf, de porc et de canola au premier trimestre 2025, révélant les risques et la vulnérabilité d’un secteur agricole d’exportation exposé aux menaces tarifaires et à la volatilité du marché. Toutefois, grâce en partie au système de gestion de l’offre du Canada, nous sommes en mesure de faire face efficacement aux menaces extérieures qui pèsent sur notre sécurité alimentaire globale.

La gestion de l’offre repose sur trois piliers : 1) la discipline de production (ou quotas), 2) la fixation des prix en fonction des coûts de production et 3) le contrôle des importations. Les quotas de production sont fixés de manière à garantir un approvisionnement fiable en produits agricoles tout au long de l’année, tout en évitant la surproduction et les fortes variations de prix. Les fermières reçoivent un prix qui reflète leurs coûts de production, sur la base d’une enquête continuellement mise à jour sur les coûts agricoles dans l’ensemble du pays, ce qui leur garantit un revenu régulier et équitable. Enfin, les contingents tarifaires n’autorisent qu’une quantité limitée d’importations agricoles, ce qui permet de sécuriser les marchés canadiens pour les fermières et fermiers canadiens. Ces trois piliers s’unissent pour protéger les fermières canadiennes de produits laitiers, de volailles et d’œufs contre l’afflux d’exportations bon marché en provenance d’entreprises agroalimentaires américaines massives et non réglementées, tout en garantissant aux consommateurs canadiens un approvisionnement fiable en produits canadiens à des prix prévisibles. Si ces politiques étaient supprimées, les fermières canadiennes de produits laitiers, de volailles et d’œufs se retrouveraient dans la même situation peu enviable que les petites exploitations américaines qui ont été décimées au cours des deux dernières décennies.

Depuis des décennies, les fermières canadiennes sont confrontées à de nombreux défis liés à la consolidation des exploitations, à l’inaccessibilité des terres et à la perte des connaissances d’une génération à l’autre. Il s’agit là de problèmes urgents auxquels il faut s’attaquer pour garantir aux Canadiens une alimentation fiable et abordable. Notre système unique de gestion de l’offre protège les fermiers des secteurs du lait, de la volaille et des œufs contre ces formes extrêmes de consolidation et protège les consommateurs contre les variations de prix dues à des mécanismes internationaux tels que les droits de douane.

Donald Trump veut rompre les politiques de gestion des marchés qui font partie intégrante de la sécurité alimentaire du Canada et ouvrir les marchés canadiens aux exportations agricoles américaines, notamment aux produits laitiers du Midwest. Heureusement, le gouvernement canadien a promis que la gestion de l’offre n’était pas à l’ordre du jour.

Néanmoins, les Canadiens qui soutiennent un approvisionnement alimentaire fiable et abordable ont des raisons de s’inquiéter. D’une part, M. Carney a nommé ambassadeur des États-Unis un critique virulent de la gestion de l’offre. Mark Wiseman, ancien directeur de BlackRock et ami personnel de M. Carney, est devenu ambassadeur du Canada aux États-Unis le 15 février. En avril 2024, Wiseman a écrit avec dédain sur « la vache sacrée de la gestion de l’offre », affirmant que « par ses restrictions à l’importation, ses quotas de production et ses contrôles de prix, [la gestion de l’offre] sécurise le marché pour un groupe protégé d’acteurs établis, entravant l’innovation et maintenant des prix artificiellement élevés pour les consommateurs canadiens ». On peut se demander si, le moment venu, Wiseman défendra ce système populaire et important.

En outre, Ottawa a récemment imposé des coupes sombres à Agriculture et Agroalimentaire Canada, le plus grand département de recherche agricole du pays, et a proposé des amendements au règlement sur la protection des obtentions végétales qui limiteront les droits des fermières en matière de conservation des semences. Ces politiques ne reflètent pas les intérêts des fermières. Au contraire, elles reflètent la conviction de M. Carney selon laquelle la suppression du rôle réglementaire du gouvernement dans l’agriculture améliorera l’économie – une conviction qui, comme nous l’avons vu aux États-Unis, conduit inévitablement à la croissance des grandes entreprises, au détriment des petits producteurs. Cela a des conséquences désastreuses pour les exploitations familiales.

Le démantèlement des principes fondamentaux de la gestion de l’offre – discipline de production, fixation des prix en fonction des coûts de production et contrôle des importations – mettrait les fermières canadiennes à la merci de puissantes entreprises agroalimentaires, y compris celles basées aux États-Unis. Les Canadiens devraient suivre de près les négociations avec les États-Unis afin de s’assurer que le gouvernement de M. Carney ne permette pas à Washington d’éroder la gestion de l’offre. Une telle érosion affaiblirait la sécurité des fermiers canadiens, ainsi que celle d’une alimentation sûre et abordable pour le Canada dans son ensemble.