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Pourquoi je poursuis en justice le plus grand gestionnaire de fonds de pension du Canada

J’ai perdu ma ferme la saison dernière. Malheureusement, de nombreux jeunes fermiers savent exactement ce qu’ils ressentent. Au cours des cinq dernières années, j’ai loué un terrain à Caledon, en Ontario, où j’ai exploité ma ferme, Shade of Miti, spécialisée dans la culture de légumes sud-asiatiques tels que le gombo, le gingembre et le melon amer. Depuis la création de Shade of Miti, mon mantra est le suivant : « Je ne serai pas comme les autres fermes ; je survivrai ». J’étais loin de me douter qu’une grande partie de cette « survie » échappe totalement aux mains d’une fermiere. La perte de mon exploitation n’a pas été une surprise. Les propriétaires terriens extraordinaires et solidaires avec lesquels j’ai travaillé ont toujours été clairs quant aux pressions qu’ils subissaient pour vendre. J’ai entamé ma dernière saison en sachant que ce serait probablement la dernière fois que je planterais des graines sur cette terre.

Ces derniers mois ont été des montagnes russes émotionnelles. J’ai essayé de m’occuper et de me concentrer sur la planification du prochain chapitre de ma vie. Pendant une grande partie de l’année dernière, j’ai refusé de regarder en arrière, sachant que cela me ferait ressentir beaucoup d’émotions. Lorsque j’ai finalement réfléchi, la même pensée me revenait sans cesse à l’esprit : « Tout ce sang, toute cette sueur, tout ce travail ». « Tout ce sang, cette sueur et ces larmes. Toutes ces journées de travail de 12 heures. Toutes ces fois où je pouvais à peine rentrer chez moi en voiture parce que j’avais travaillé sur le terrain pour le quatrième jour consécutif pendant une vague de chaleur. Tous ces anniversaires manqués. Cela en valait-il la peine ? Honnêtement, au début, je ne pensais pas que cela en valait la peine. Ce n’est que lorsque j’ai rejoint trois jeunes Canadiens pour poursuivre le plus grand gestionnaire de fonds de pension du Canada en raison d’une prétendue gestion du risque climatique que j’ai réalisé à quel point ces longues, chaudes et éreintantes journées avaient en fait alimenté mon engagement dans la lutte contre le changement climatique.

L’une des leçons les plus importantes que j’ai apprises en tant que propriétaire d’une petite entreprise agricole est que mes décisions économiques ont des répercussions. Lorsque j’ai commencé à collecter 6 dollars ici et là pour une pinte de tomates, j’ai réalisé que, pour la première fois, j’avais la liberté de choisir la banque avec laquelle mon entreprise travaillerait et où l’argent de mon « travail » serait investi. Il était très important pour moi que l’échafaudage de mon entreprise reflète le climat et les pratiques environnementales que j’utilisais sur le terrain. J’ai appris où allait mon argent, comment il était utilisé et ce que je pouvais faire pour que mes décisions financières soient conformes à mes valeurs (ce processus est très similaire à la manière dont j’évalue l’impact d’un amendement du sol par rapport à un autre).

Je pense que c’est l’une des forces du Canada que d’avoir un régime de retraite national obligatoire. Et je pense que nous devrions tous examiner d’un œil critique la manière dont ce fonds de pension est géré dans l’intérêt du public. À mesure que j’en apprenais davantage sur l’Office d’investissement du régime de pensions du Canada (OIRPC), j’ai constaté que des décisions avaient été prises qui, selon moi, n’étaient pas dans mon intérêt et ne correspondaient pas non plus à mes valeurs personnelles et professionnelles. Alors, au milieu de la récolte de mon dernier melon amer et de la plantation des graines de saag (épinards) d’automne, j’ai essuyé la saleté de mon pantalon, enlevé mes chaussures à embout d’acier et rejoint Aliya, Chloé et Travis pour entamer un processus visant à tenir l’Office d’investissement du régime de pensions du Canada légalement responsable.

En ne tenant pas compte des risques financiers liés au changement climatique, nous alléguons que le plus grand gestionnaire de fonds de pension du Canada, Investissements RPC, qui gère le Régime de pensions du Canada, met en péril nos pensions publiques de deux façons :Le gestionnaire de fonds de pension met en péril la valeur future de nos pensions en enfermant les cotisants dans des investissements dans les combustibles fossiles qui exacerberont l’emballement du changement climatique et déstabiliseront l’économie et le système financier.Le gestionnaire de fonds de pension met en péril la valeur future de nos pensions en enfermant les cotisants dans des investissements dans les combustibles fossiles alors que le reste du monde s’oriente vers des solutions climatiques.(Ecojustice, 2025)

En tant que fermières, travailleuses agricoles et aspirantes agricultrices, nous constatons chaque jour les effets dévastateurs du changement climatique. Personnellement, je ne veux pas que les cotisations de mon fonds de pension soient investies dans des projets qui exacerbent le changement climatique et me poussent vers un avenir où il n’y aura pas… d’avenir. En plus de demander des comptes à l’OIRPC, j’attends avec impatience les effets d’entraînement que cette action en justice pourrait avoir dans la communauté au sens large. J’espère que notre action en justice incitera d’autres personnes à en savoir plus sur leurs fonds de pension et sur la manière dont leur argent est investi. Surtout, j’espère que notre action en justice nous aidera à nous réorienter vers un avenir où nous n’aurons pas à choisir entre l’action climatique et les gains économiques, mais où nous reconnaîtrons qu’il est possible d’avoir les deux.

Les quatre jeunes qui poursuivent l’Office d’investissement du régime de pensions du Canada. De gauche à droite : Chloe Tse, Rav Singh, Travis Olson et Aliya Hirji. (Crédit photo : Andrew Jehan, Joshua Best, Ecojustice)


Pour en savoir plus sur le procès, le changement climatique et les régimes de retraite, lisez Suing the Canada’s largest pension investment manager over alleged climate risk mismanagement (Ecojustice) et Four young Canadians take CPPIB to court to protect their pensions from climate risk (Shift).

Rav Singh (elle/il) est un jeune fermier du sud de l’Ontario et travaille actuellement avec l’Ecological Farmers Association of Ontario pour soutenir les fermiers de PANDC. Avant d’être agricultrice, Rav était éducatrice en environnement et travaillait avec des jeunes de la ville sur des projets de défense du climat. Elle croit au pouvoir de l’action collective et, ces dernières années, elle s’est concentrée sur le développement de matériel d’éducation climatique pour les nouveaux arrivants, sur la protection des terres agricoles et sur le soutien aux jeunes qui se lancent dans l’agriculture.