Note d’information à l’intention des décideurs politiques, des fermiers et des autres citoyens
D’après les travaux de recherche menés par Colin Whitfield (École de l’environnement et du développement durable, Université de la Saskatchewan, Saskatoon, SK), Sydney Jensen (Département de biologie, Université de Regina, Regina, SK), Lauren E. Bortolottia (École de l’environnement et du développement durable, Université de la Saskatchewan, Saskatoon, SK ; Institut de recherche sur les zones humides et la sauvagine, Ducks Unlimited Canada, Stonewall, MB), Darrin Qualman (Union Nationale des Fermiers, Saskatoon, SK), Murray Hidlebaugh (Union Nationale des Fermiers, Saskatoon, SK), Scott Beaton (Union Nationale des Fermiers, Rosser, MB) et Kerri Finlay (Département de biologie, Université de Regina, Regina, SK ; Institut des changements environnementaux et de la société, Université de Regina, Regina, SK)
E-mail : darrinq@sasktel.net ou kerri.finlay@uregina.ca
Les auteurs de cette note d’orientation tiennent à remercier la Fondation Ivey pour son généreux soutien.
Contexte du présent document
Cette note d’orientation s’inspire de l’article de revue suivant, soumis à un comité de lecture : C. Whitfield, S. Jensen, L.E.
Bortolotti, D. Qualman, M. Hidlebaugh, S. Beaton et K. Finlay, « Le drainage des zones humides génère d’importantes émissions de gaz à effet de serre d’
s dans la région des cuvettes des Prairies canadiennes », FACETS 10 (décembre 2025), https://
doi.org/10.1139/facets-2025-0124 OU https://www.facetsjournal.com/doi/10.1139/facets-2025-0124
Pour plus de détails, les sources, une analyse des méthodologies, etc., veuillez consulter cet article.
Principales conclusions
Jusqu’à présent, personne n’avait quantifié les émissions de gaz à effet de serre (GES) issues du drainage des zones humides dans la région agricole des Prairies canadiennes. Notre étude révèle que, chaque année, en moyenne, le drainage des zones humides sur les terres agricoles des Prairies rejette 3,4 millions de tonnes d’équivalent dioxyde de carbone (CO₂e). Ce chiffre est considérable : il représente environ 8 % des émissions agricoles des Prairies. À l’heure actuelle, les émissions liées à la destruction des zones humides ne sont pas prises en compte dans les chiffres officiels du Canada relatifs aux GES : le Rapport d’inventaire national (RIN). Remédier à cette omission peut constituer une étape importante pour mieux faire connaître cette problématique, contribuant ainsi à ralentir la destruction des zones humides et à générer de nombreux autres bénéfices environnementaux.
Dans les zones agricoles des Prairies canadiennes, les zones humides sont asséchées ou détruites d’une autre manière à un rythme moyen de 10 820 hectares (26 737 acres) par an (pour les sources et références détaillées, ainsi que pour les estimations d’incertitude concernant tous les termes, veuillez vous reporter à l’article de revue). La destruction des zones humides a de multiples répercussions négatives sur la rétention et la gestion de l’eau, l’atténuation des inondations, la recharge des nappes phréatiques, la qualité des eaux de surface, l’habitat de la faune et la biodiversité, ainsi que sur les émissions de GES et le changement climatique. La présente analyse se concentre sur les émissions de GES.
Les sols des zones humides stockent d’importantes quantités de carbone. Lorsque ces zones humides sont asséchées et transformées en terres agricoles, une grande partie de ce carbone est libérée dans l’atmosphère — transformée en dioxyde de carbone (CO₂) par des organismes qui consomment et « respirent » ce carbone. Des études montrent que les sols des zones humides non asséchées des Prairies contiennent, en moyenne, une quantité de carbone équivalente à plus de 600 tonnes de CO₂ par hectare, tandis que les terres agricoles environnantes n’en contiennent qu’un peu plus de 300 tonnes de CO₂ par hectare — soit une différence équivalente à 316 tonnes de CO₂ par hectare (1). Notre étude part du principe qu’une fois asséchées et mises en culture, les teneurs en carbone des anciennes zones humides diminueront pour s’aligner sur celles des sols environnants.
En multipliant ces deux chiffres — 10 820 hectares par an et 316 tonnes de dioxyde de carbone par hectare —, on obtient un résultat proche de celui indiqué ci-dessus : 3,4 millions de tonnes de CO₂e émises à la suite du drainage des zones humides sur une année. Mais nos calculs sont plus complets, car ils prennent en compte des facteurs supplémentaires, notamment les émissions post-assèchement générées par l’exploitation agricole et la fertilisation de l’ancienne zone humide ; le carbone libéré par l’élimination de la végétation de surface (par exemple, le brûlage des rondins de saule) ; et les émissions évitées grâce à la suppression des chevauchements autour des zones humides lors des semis.
Veuillez noter que nos recherches ont également permis de calculer une valeur inférieure : 2,1 millions de tonnes de CO₂e résultant du drainage des zones humides sur une année. Ce chiffre tient compte des émissions naturelles provenant des zones humides intactes — principalement du méthane (CH₄). Or, les protocoles de comptabilisation des GES, notamment ceux du GIEC des Nations unies et du Rapport national d’inventaire (RNI) officiel du Canada, excluent les sources naturelles (par exemple, les émissions issues de la décomposition naturelle dans les forêts ou les marécages) et ne prennent en compte que les émissions d’origine humaine (« anthropiques »). Par exemple, les émissions provenant des vaches sont prises en compte, mais pas celles des cerfs. Pour ces raisons, la valeur la plus pertinente pour calculer les émissions liées à la destruction des zones humides est le chiffre le plus élevé, soit 3,4 millions de tonnes (qui exclut les émissions naturelles de GES).
Recommandations politiques
Les émissions de 3,4 millions de tonnes de CO₂e résultant d’une année de drainage sont considérables : elles dépassent celles de nombreuses sources d’émissions agricoles actuellement prises en compte dans le NIR canadien (par exemple, les émissions agricoles issues de la combustion d’essence dans les camions ou provenant des effluents de volaille et de porcs). Dans un autre contexte, ces 3,4 millions de tonnes de CO₂e par an représentent une part importante de la séquestration actuelle du carbone dans les sols des terres cultivées des Prairies. Les agriculteurs de cette région comptabilisent officiellement entre 15 et 20 millions de tonnes par an de séquestration de carbone dans les sols, ce qui est très positif (principalement grâce à la réduction du travail du sol), mais 3,4 millions de tonnes d’émissions par an (une forme de déséquestration) ne sont pas prises en compte et compensent en partie la contribution positive que peut apporter la séquestration. (Les émissions/dé-séquestration résultant de la disparition des arbres sur les terres agricoles ne sont pas non plus prises en compte.)
L’intégration des émissions liées à la destruction des zones humides dans le NIR permettra d’obtenir une image plus précise des émissions agricoles totales et contribuera ainsi aux efforts visant à ralentir la destruction des zones humides, ce qui entraînera de nombreux avantages connexes, notamment la préservation des habitats fauniques, la recharge des nappes phréatiques et l’atténuation des risques d’inondation. En comprenant mieux le coût des émissions liées à la destruction des zones humides, nous pourrons renforcer le soutien en faveur de leur protection et de leur préservation.
Nous vous recommandons de :
- Sur la base des conclusions résumées ici et détaillées dans l’article de FACETS, les pouvoirs publics devraient inclure les émissions résultant du drainage des zones humides dans l’inventaire national des émissions (NIR) du Canada ; et
- Compte tenu de cette compétence partagée, les gouvernements fédéral et provinciaux devraient coopérer afin de renforcer les mesures incitatives en faveur de la préservation des zones humides et de mettre en place des mesures dissuasives contre leur destruction.
Précisions supplémentaires concernant le chiffre de 3,4 millions de tonnes
Ce qui précède met l’accent sur deux facteurs de l’équation permettant de déterminer les émissions de GES résultant de la destruction des zones humides : le taux de perte des zones humides (10 820 hectares par an) et le volume des émissions provenant des sols des zones humides (316 tonnes de CO₂ par hectare). En multipliant le premier chiffre par le second, on obtient un résultat proche de 3,4 millions de tonnes de CO₂e par an. L’équation réellement utilisée est toutefois plus complète, puisqu’elle comporte quatre termes supplémentaires. Voir le tableau 1.

Tableau 1. Six termes, unités et valeurs principaux utilisés pour calculer les émissions nettes de GES liées au drainage des zones humides dans les Prairies canadiennes.
Équations et calculs
L’équation suivante établit le lien entre les six termes et montre comment ont été calculées les émissions totales résultant de la destruction des zones humides :
Émissions totales =
T1 × (T2 + T5)
+ T1 × (T4 × 20 ans)
– T1 × ((T3 + T6) × 20 ans)
Veuillez noter que, dans l’équation, T1 est multiplié par la somme de T2 et T5, car il s’agit de pertes ponctuelles. Les termes 3, 4 et 6 sont tous multipliés par 20, car ils représentent des taux annuels qui se maintiendront pendant la période de 20 ans nécessaire pour que les sédiments des zones humides s’équilibrent avec le carbone organique du sol (COS) des terres surélevées environnantes. T4 est ajouté au total, car il représente une émission supplémentaire de GES résultant de la perte de zones humides. T3 et T6 représentent les émissions évitées grâce au drainage des zones humides et sont donc soustraites du total. Bien que T3 soit inclus dans cette équation, par souci de clarté, puisqu’il représente des émissions naturelles, T3 est exclu du calcul de la valeur de 3,4 millions de tonnes par an, conformément aux conventions du GIEC et du NIR.
En remplaçant par des termes descriptifs, on obtient :
Émissions totales =
Superficie drainée × (carbone libéré par le sol des zones humides sous forme de CO₂ + carbone libéré par les anneaux de saule sous forme de CO₂)
+ Superficie asséchée × (émissions générées par l’agriculture et la fertilisation de l’ancienne zone humide × 20 ans)
– Superficie asséchée × ((émissions éliminées grâce au drainage + émissions évitées grâce à la suppression des chevauchements) × 20 ans)
La figure 1, ci-contre, présente sous forme graphique les éléments pris en compte pour le calcul des émissions globales ainsi que l’ordre de grandeur de ces éléments.
Le graphique du haut représente les émissions associées aux zones humides intactes. Le graphique du bas représente les émissions générées lorsque les zones humides sont asséchées et transformées en terres cultivées.

Figure 1. Schéma conceptuel des termes utilisés pour calculer les émissions, à l’exception de T1 (superficie des zones humides asséchées). Toutes les valeurs sont exprimées en Mg d’équivalent CO₂ par ha et par an.
T2 = Carbone (exprimé en CO₂) libéré par les sédiments des zones humides après leur assèchement.
T3 = Émissions naturelles de GES (notamment le dioxyde de carbone, le méthane et l’oxyde nitreux) évitées grâce au drainage des zones humides.
T4 = Émissions liées à l’exploitation agricole et à la fertilisation de l’ancienne zone humide.
T5 = Carbone libéré par la destruction de la végétation aérienne, c’est-à-dire les « anneaux de saule ».
T6 = Émissions (provenant des carburants et des engrais) évitées grâce à l’absence de chevauchement autour des zones humides.
(1) Afin de respecter les normes nationales et internationales en matière de reporting, les émissions de CH₄ et de N₂O ont été converties en équivalent CO₂ (CO₂e) en utilisant des potentiels de réchauffement global sur 100 ans de 28 et 265, respectivement. Veuillez également noter qu’une quantité de carbone peut être assimilée à du dioxyde de carbone en la multipliant par 3,67. Pour passer du CO₂ au C, il suffit de diviser par ce même facteur.