Policy

Note d’information : projet de règlement sur les droits des obtenteurs

Principaux points

  • Les lois et règlements existants autorisent clairement les agriculteurs à conserver des semences
    protégées par des droits d’obtenteur pour toutes les espèces végétales afin de cultiver leurs propres
    récoltes futures sur leurs propres fermes.
  • La suppression du privilège des agriculteurs ne permettra pas d’offrir de meilleures variétés aux
    agriculteurs canadiens.
  • L’ACIA a ignoré les répercussions du changement réglementaire sur les agriculteurs, les femmes
    et les droits des Autochtones.
  • L’ACIA n’a pas fourni de preuves à l’appui de ses affirmations économiques.
  • Les modifications affaibliraient la sélection végétale publique et la sécurité alimentaire.
  • L’investissement public dans la sélection végétale publique est nécessaire pour bâtir la nation.
  • Les modifications proposées ne devraient pas être adoptées.

Ce qui est proposé

Gazette du Canada, partie I, volume 159, numéro 32 : Le règlement modifiant le Règlement sur les droits d’obtenteur (RDO) propose de supprimer le privilège des agriculteurs pour les variétés fruitières, potagères, ornementales et hybrides; de prolonger la durée de protection des droits d’obtenteur de 20 à 25 ans pour les nouvelles variétés de pommes de terre, d’asperges et d’espèces ligneuses non arborescentes (p. ex. les baies); et de réduire les frais et autres exigences administratives pour les entreprises qui demandent la protection des droits d’obtenteur.

Les connaissances des agriculteurs sont des connaissances sur les semences

Les agriculteurs, y compris les fermiers autochtones, sont les premiers sélectionneurs de plantes. La biodiversité agricole actuelle et la génétique qui constituent le fondement de la sélection végétale moderne ont été développées par eux. Aucune des nouvelles variétés n’existerait sans les connaissances acquises par des générations d’agriculteurs sur les plantes, l’agronomie et la conservation des semences. Depuis plus d’un siècle, les agriculteurs canadiens soutiennent la sélection végétale publique par divers moyens, notamment en finançant des commissions agricoles dirigées par des agriculteurs qui allouent des ressources à des projets répondant à nos priorités. Restreindre l’accès des agriculteurs à ces variétés en supprimant le privilège des agriculteurs et en exigeant ainsi un paiement annuel pour les semences revient à demander aux agriculteurs de payer une fois de plus. Supprimer la possibilité pour les agriculteurs de cultiver de futures récoltes à partir de semences qu’ils ont cultivées sur leurs propres terres porte atteinte de manière inacceptable aux pratiques ancestrales de conservation des semences et à l’autonomie des fermiers.

Variétés protégées par le droit d’obtenteur

En vertu de la Loi sur le droit d’obtenteur (RDO) du Canada, conforme à l’UPOV 91, les variétés végétales qui sont nouvelles, distinctes, homogènes et stables peuvent bénéficier de la protection du droit d’obtenteur. L’article 5(2), paragraphes (a) à (h), de la loi accorde au titulaire du droit d’obtenteur le droit exclusif de vendre, de multiplier, d’importer et d’exporter la variété pendant 20 ans, et pendant 25 ans pour les espèces arboricoles. Les titulaires de droits d’obtenteur ont le droit de percevoir des redevances auprès des agriculteurs lorsqu’ils achètent des semences ou d’autres matériels de multiplication de la variété. Si la variété est utilisée sans l’autorisation du titulaire des droits

d’obtenteur, celui-ci peut intenter une action en justice pour contrefaçon. La loi accorde aux titulaires de droits d’obtenteur un monopole limité dans le temps, leur permettant de restreindre l’accès et de percevoir des redevances auprès des producteurs.

Privilège des agriculteurs

La loi canadienne sur les droits d’obtenteur (DO), conforme à l’UPOV 91, comprend (section 5.3(2)) le privilège des agriculteurs, qui prévoit une exemption permettant aux agriculteurs d’utiliser les semences ou autres matériels de reproduction d’une variété protégée qu’ils ont achetée pour cultiver des récoltes ultérieures sur leurs propres exploitations sans avoir à demander l’autorisation du titulaire des droits d’obtenteur pour cette variété ni à lui verser de redevances :

5.3(2) Les droits visés aux alinéas 5(1)a) [produire et reproduire du matériel de reproduction ou de multiplication de la variété] et b) [conditionner du matériel de reproduction ou de multiplication de la variété aux fins de la reproduction ou de la multiplication de la variété] et — aux fins de l’exercice de ces droits et du droit de stockage — le droit visé à l’alinéa 5(1) g) [de stocker du matériel de reproduction ou de multiplication de la variété aux fins de l’accomplissement de l’un des actes visés aux alinéas a) à f)] ne s’appliquent pas au matériel récolté de la variété végétale qui est cultivé par un agriculteur dans ses exploitations et utilisé par lui dans ces exploitations aux seules fins de la reproduction ou de la multiplication de la variété végétale.

L’importance de la conservation des semences

La conservation des semences permet un accès sûr aux semences, l’intrant le plus important pour les agriculteurs, et permet également :

  • la résilience climatique des exploitations agricoles grâce à l’adaptation des variétés à des environnements et à des pratiques agricoles spécifiques ;
  • le remplacement des stocks perdus d’arbres fruitiers et de baies pérennes ligneux dans les vergers (en raison de la faune sauvage et/ou du froid excessif, de la sécheresse, des inondations) par la même variété lorsqu’elle n’est pas disponible dans le commerce ;
  • l’accès à du matériel de multiplication en cas de perturbations graves de la chaîne d’approvisionnement, ce qui représente un risque important car la plupart des semences potagères du Canada sont importées ;
  • une réduction des coûts d’ensemencement/de multiplication (bien que ces coûts ne soient pas nuls, car la conservation des semences nécessite du temps, des compétences et des installations de stockage) ;discipline tarifaire imposée aux vendeurs de semences : les hausses de prix seront limitées lorsque les agriculteurs pourront se tourner vers les semences conservées à la ferme si le prix d’achat devient trop élevé ;
  • possibilité de continuer à utiliser une variété si le sélectionneur décide de la retirer du marché avant la fin de la période de protection des droits d’obtenteur.

Aucune preuve d’avantage public découlant de la modification proposée

Le fait d’imposer aux agriculteurs des coûts plus élevés pour les semences augmentera la rentabilité des sélectionneurs privés, mais ne se traduira pas nécessairement par une augmentation de la sélection, ni par une sélection au Canada adaptée aux conditions de culture canadiennes. Les titulaires de droits d’obtenteur ne sont pas tenus d’utiliser leurs profits accrus ou les redevances perçues pour la sélection.

La plupart des semences potagères du Canada sont importées d’Europe ou des États-Unis, et la plupart des demandes de droits d’obtenteur pour les cultures horticoles proviennent d’obtenteurs étrangers. Rien n’empêche les obtenteurs étrangers d’entrer sur le marché canadien des variétés fruitières, potagères et ornementales.

Les sélectionneurs étrangers auraient besoin de revenus beaucoup plus élevés que ceux qui pourraient être générés par une augmentation progressive des ventes annuelles de semences pour les variétés horticoles sur le petit marché canadien (la plupart des producteurs achètent déjà des semences chaque année) pour justifier la sélection adaptée aux conditions canadiennes. Le Canada continuerait de fonctionner comme un marché résiduel pour les variétés horticoles existantes des entreprises étrangères.

Le renforcement des régimes de protection des obtentions végétales va de pair avec une consolidation croissante du secteur des semences. Le système mondial des semences est dominé par quatre multinationales étrangères : Bayer, BASF, Corteva et Sinochem. Elles pourraient utiliser les fonds obtenus grâce à la modification réglementaire proposée pour consolider davantage leurs participations au Canada et à l’échelle internationale, réduisant ainsi encore davantage la concurrence dans le secteur des semences, au lieu de les investir dans la sélection végétale.

Implications pour la sécurité alimentaire et la souveraineté alimentaire

La concentration accrue de la propriété et du contrôle des semences renforce le pouvoir monopolistique dans le système alimentaire, ce qui entraîne une hausse des prix pour les agriculteurs et les consommateurs. L’augmentation des coûts pour les agriculteurs rend le système alimentaire moins résilient et contribue à la hausse des prix des produits alimentaires. Le Canada dépend des importations pour la majorité de ses fruits et légumes. Les changements climatiques, les fluctuations monétaires et les bouleversements politiques rendent notre approvisionnement alimentaire importé précaire. Une modification réglementaire qui réduit la conservation des semences et augmente les coûts d’exploitation des fermes rendra plus difficile le maintien en activité des horticulteurs canadiens, ce qui accroîtra notre dépendance à l’égard des aliments importés.

Le privilège des agriculteurs ne constitue pas un obstacle pour les éleveurs étrangers

L’argument avancé par l’ACIA selon lequel la suppression du privilège des agriculteurs est nécessaire pour stimuler les investissements étrangers dans la sélection végétale n’est pas étayé par des preuves. Les statistiques de l’UPOV montrent que le nombre de demandes de droits d’obtenteur déposées par des sélectionneurs étrangers au Canada est plus élevé que dans de nombreux pays qui ont des règles plus restrictives en matière de privilège des agriculteurs. De 2000 à 2022, le Canada s’est classé au 7e rang des pays membres de l’UPOV pour le nombre de titres de droits d’obtenteur reçus de non-résidents et délivrés à ceux-ci. Le Canada figurait également parmi les 10 premiers pays membres de l’UPOV ayant reçu des demandes de non-résidents en 2012, lorsque la loi canadienne sur les droits d’obtenteur était fondée sur l’UPOV 78, qui prévoit une période de protection plus courte que l’UPOV 91 et n’impose aucune restriction aux agriculteurs en matière de conservation des semences.

Aucune preuve à l’appui des affirmations économiques de l’ACIA

L’ACIA n’a fourni aucune preuve à l’appui de son affirmation selon laquelle la prolongation de la période de protection des pommes de terre, des asperges et des plantes ligneuses encouragerait une plus grande sélection nationale ou un meilleur accès aux variétés internationales.

Aucune donnée n’a été fournie sur les revenus supplémentaires que les sélectionneurs pourraient tirer de la suppression du privilège des agriculteurs sur les cultures horticoles. La plupart des agriculteurs du petit secteur horticole canadien (25 145 exploitations selon le recensement agricole de 2021) achètent des semences et/ou des plants chaque année. Aucune estimation n’a été fournie quant au nombre d’agriculteurs qui utilisent actuellement le privilège des agriculteurs et qui passeraient à des variétés du domaine public plutôt qu’à l’achat annuel de semences protégées par des droits d’obtenteur. Il n’y a donc aucun calcul de l’augmentation globale du revenu potentiel des obtenteurs résultant des modifications proposées, ni de la comparaison avec le coût total de la sélection. Ces données auraient dû être fournies afin de permettre l’évaluation des arguments économiques de l’ACIA.

Le calcul de l’impact sur les petites entreprises fourni par l’ACIA est également insuffisant. L’ACIA a reconnu un impact sur seulement 56 petites entreprises en raison de la réduction des frais versés à l’ACIA pour le traitement des demandes de droits d’obtenteur. Pourtant, toutes les demandes de droits d’obtenteur en 2025, sauf une, provenaient de sociétés étrangères, de leurs filiales canadiennes, d’AAC ou d’universités, dont aucune ne peut être considérée comme une petite entreprise. Le Canada compte 190 000 exploitations agricoles, dont un peu plus de 25 000 cultivent des produits horticoles : presque toutes seraient considérées comme des petites entreprises. L’ACIA a omis d’inclure dans son analyse l’augmentation des coûts des semences pour les agriculteurs due à la suppression du privilège des agriculteurs pour les fruits, les légumes, les plantes ornementales et les cultures hybrides. L’analyse de genre de l’ACIA s’est uniquement intéressée à la profession de sélectionneur végétal, où les titulaires de droits d’obtenteur sont majoritairement des hommes, affirmant que l’impact positif serait neutre du point de vue du genre, et omettant complètement de prendre en compte l’impact économique négatif sur les agricultrices, qui représentent environ 35 % des exploitants agricoles horticoles.

Aucune prise en compte des droits autochtones ancestraux inhérents

L’analyse de l’ACIA concernant les droits ancestraux s’est limitée à déterminer que la proposition n’affecte pas les obligations découlant des traités modernes. Les traités modernes sont des accords spécifiques et limités, principalement dans les régions nordiques. De nombreuses cultures touchées par la modification réglementaire proposée ont été développées par les peuples autochtones. Le maïs, première culture largement hybridée, la tomate, l’une des plus importantes cultures horticoles du Canada, et la pomme de terre, célèbre pour la grande diversité de ses variétés traditionnelles, sont toutes d’origine autochtone. L’intersection entre la science et les connaissances traditionnelles autochtones et la science occidentale est complexe et controversée. Rien n’indique que l’ACIA ait consulté les communautés autochtones au sujet des implications des modifications proposées pour les droits ancestraux inhérents en vertu de l’article 35 de la Loi constitutionnelle du Canada.

Accès aux variétés du domaine public non pertinent

Les agriculteurs comprennent qu’ils ont accès aux variétés qui appartiennent au domaine public (où les droits d’obtenteur ne s’appliquent pas ou ont expiré). L’accès continu à ces variétés, qui n’est pas affecté par la modification proposée, ne devrait pas être considéré comme une compensation pour la suppression du privilège des agriculteurs pour les variétés horticoles et hybrides protégées par des droits d’obtenteur.

Équité

La modification réglementaire proposée profiterait principalement à quelques grandes entreprises semencières étrangères en renforçant leur monopole sur les variétés horticoles et hybrides, sans apporter d’avantages significatifs au Canada, et nuirait à des milliers d’agriculteurs canadiens en réduisant leur autonomie et en augmentant leurs coûts. Elle aurait des répercussions sur les consommateurs canadiens en augmentant les risques pour la sécurité alimentaire et en contribuant à la hausse des coûts des denrées alimentaires. Les avantages publics invoqués par l’ACIA concernant l’augmentation des investissements dans la sélection végétale ne sont pas étayés par des preuves.

La sélection végétale publique contribue à l’édification de la nation

L’affirmation de l’ACIA selon laquelle la suppression du privilège des agriculteurs stimulera les investissements étrangers et privés dans la sélection végétale, et que cela profitera au Canada, ne résiste pas à un examen minutieux et va à l’encontre de l’intérêt national du Canada.

Le Canada est un marché résiduel pour les entreprises semencières étrangères. Les variétés qu’elles proposent aux agriculteurs canadiens sont sélectionnées pour leurs marchés principaux et ne sont pas optimisées pour la grande diversité des conditions de culture au Canada. Le fait de dépendre de variétés sélectionnées à l’étranger affaiblira notre secteur agricole.

La sélection végétale publique au Canada a fait ses preuves en matière de production de variétés de qualité, mais elle est de plus en plus sous-financée à mesure que les gouvernements mettent en œuvre des budgets d’austérité et que le matériel génétique développé par le secteur public est transféré au secteur privé à des fins de commercialisation. La suppression des privilèges accordés aux agriculteurs pourrait légèrement augmenter les revenus provenant des redevances versées aux institutions publiques de sélection végétale, mais ces montants ne suffiront pas à financer correctement les programmes de sélection nécessaires.

La sélection végétale répondant aux besoins du Canada ne peut être financée uniquement par les redevances sur les droits d’obtenteur, ce qui semble être la raison invoquée pour imposer des restrictions injustes aux agriculteurs qui conservent leurs semences et permettre aux multinationales semencières d’augmenter les prix des semences. La suppression du privilège des agriculteurs ne compensera pas le recul du gouvernement fédéral.

Le gouvernement canadien devrait plutôt s’engager dans un projet de construction nationale visant à garantir que la sélection végétale publique génère le type de semences nécessaire pour faire face aux changements climatiques, à l’évolution des maladies végétales et des problèmes liés aux ravageurs, ainsi qu’à la dépendance vis-à-vis des sélectionneurs étrangers pour les semences de fruits et légumes.

Le Cabinet ne devrait pas approuver le projet de règlement modifiant le Règlement sur les droits d’obtenteur.